Ce que les façades Art nouveau de Bruxelles apprennent à votre enseigne.

Une chemiserie, un grand magasin et la maison d'un décorateur. Trois façades bruxelloises de plus de cent vingt ans, dessinées avec leur enseigne dès le premier trait, et trois leçons qui tiennent encore pour une vitrine d'aujourd'hui.

9 min de lecturePar Mokamo

La devanture Art nouveau de l'ancienne chemiserie Niguet, rue Royale 13 à Bruxelles, avec le nom Maison A. Niguet sur le bandeau
Photo : Fred Romero, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

En bref. Entre 1896 et 1905, trois façades bruxelloises ont été dessinées avec leur enseigne comprise dans le plan : la chemiserie Niguet de Paul Hankar, le grand magasin Old England de Paul Saintenoy et la maison de Paul Cauchie, dont la façade entière sert de publicité. Toutes trois sont classées, toutes trois sont encore lisibles, et toutes trois donnent une leçon simple à un commerçant de 2026 : l'enseigne se dessine avec la façade, elle annonce ce qu'on fait, et elle se fabrique dans des matières qui vieillissent bien.

Une enseigne vit rarement plus de dix ans. Les trois dont on parle ici ont passé le cap des cent vingt. Elles n'ont ni LED, ni film adhésif, ni compte Instagram, et pourtant elles font encore exactement ce qu'on attend d'une enseigne : dire qui habite là et ce qu'on y vend, depuis le trottoir d'en face. On les a regardées de près, avec l'œil de l'atelier plutôt que celui du guide touristique. Voici ce qu'elles nous ont dit.

À retenir

  • Chez Hankar, le nom du commerce est dans le sol en mosaïque et sur la caisse du volet : l'enseigne fait partie de la devanture dès le dessin.
  • Chez Saintenoy, les balcons de l'Old England comportaient des panneaux prévus pour les enseignes. L'emplacement était réservé dès le plan.
  • Chez Cauchie, la façade liste les services de la maison, du sgraffite à la broderie d'art. Une carte de visite de trois étages.
  • Les trois ont survécu aux modes. L'Old England a même perdu en 1938 des ornements jugés « superflus », avant d'être classé en 1989. Les deux autres sont classées depuis 1975 et 1984.

Rue Royale 13 : la devanture qui a fait école

Rue Royale, à l'angle de la rue de l'Enseignement, une vitrine entièrement vitrée, tendue par un large arc et divisée par de fins châssis en acajou, abrite aujourd'hui la boutique bruxelloise du fleuriste Daniel Ost. C'est l'ancienne chemiserie A. Niguet, et sa devanture a été dessinée en 1896 par l'architecte Paul Hankar, l'une des figures de l'Art nouveau bruxellois.

La notice de l'inventaire régional du patrimoine est précise sur un point qui nous intéresse : à l'origine, le sol de l'entrée était une mosaïque portant le nom de la maison, et ce nom apparaissait aussi sur la caisse du volet. Autrement dit, l'enseigne était intégrée à la devanture, au même titre que la porte à pentures en cuivre doré ou les petits-bois de la vitrine. Hankar a dessiné une façade qui parle, où le nom avait sa place avant même la pose du premier châssis.

Même source, même page : cette devanture est le dernier témoin d'une série de vitrines similaires que Hankar a dessinées entre 1896 et 1901, « souvent imitées ». Une rue commerçante fonctionne comme ça : une bonne devanture fait des petits dans les rues voisines. La devanture Niguet est classée depuis le 22 février 1984, et elle fait toujours son métier de vitrine, cent trente ans après sa pose.

Montagne de la Cour : le grand magasin qui avait prévu ses enseignes

Descendez vers le Mont des Arts : l'ancien Old England occupe l'angle de la rue Montagne de la Cour et de la rue Villa Hermosa. Demande de permis en 1898, plans de Paul Saintenoy avec l'architecte J. De Becker et l'ingénieur E. Wyhowski, structure et façades entièrement en fer et en verre. L'inventaire note que cette construction a renouvelé la conception du grand magasin à Bruxelles, et que Victor Horta a repris la même technique en 1901 pour l'ancien magasin « À l'Innovation ».

La façade de fer et de verre de l'ancien Old England, rue Montagne de la Cour, avec le nom du magasin sur les panneaux de la façade
L'ancien Old England, rue Montagne de la Cour : le nom du magasin sur les panneaux de la façade, à hauteur de regard.Photo : Jean-Pol Grandmont, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons

Ce qui retient l'attention d'un fabricant d'enseignes se trouve dans la description des balcons. Ils incluaient, dit la notice, « des panneaux jadis destinés aux enseignes publicitaires », et les garde-corps de la terrasse étaient marqués aux initiales « O. E. ». L'emplacement des enseignes était donc réservé dans l'architecture, à hauteur de regard depuis la rue qui monte. Saintenoy savait qu'un grand magasin a besoin de s'annoncer, et il a dessiné les supports avant que quelqu'un ne les improvise.

La suite est instructive. En 1938, la ferronnerie ornementale jugée « superflue » a été supprimée, dont ces garde-corps très ouvragés. En 1956, le bow-window d'angle a été démoli. En 1979, l'État a racheté l'immeuble pour y installer le Musée instrumental. Le bâtiment est classé depuis le 30 mars 1989 et le Musée des instruments de musique y a ouvert ses portes le 10 juin 2000. Ce qu'une génération trouve superflu, la suivante le protège. Gardez cette phrase en tête la prochaine fois qu'on vous proposera de « simplifier » une belle enseigne.

Rue des Francs 5 : la façade comme carte de visite

À côté du parc du Cinquantenaire, la maison de Paul Cauchie est le cas le plus direct des trois. Demande de permis en 1904, maison achevée en 1905, plans du propriétaire lui-même, peintre et décorateur spécialisé dans le sgraffite. Le sgraffite, pour ceux qui ne l'ont jamais vu de près, consiste à gratter une couche de mortier clair encore fraîche pour faire apparaître une couche sombre en dessous. Le trait est net, la technique est économique, et Bruxelles en est couverte.

La façade de la maison Cauchie, rue des Francs 5, couverte de sgraffites avec ses figures féminines
La maison Cauchie, rue des Francs 5 : une façade entière en sgraffites, signée « Par nous, pour nous ».Photo : Fred Romero, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Cauchie s'en est servi pour faire ce que tout commerçant voudrait faire de sa façade : y écrire son offre. L'inventaire reproduit les textes. À gauche de l'entrée : « M & Mme Cauchie, décorateurs, cours privé d'art appliqué, peinture, dessins, broderie d'art, applications diverses ». À droite : « Ateliers Cauchie, installations modernes, transformations originales d'intérieurs et de façades, décoration : peinture, sgraffito : broderie, meubles : tentures ». Et au bel étage, portée par une figure féminine, la signature de la maison : « Par nous, pour nous ».

L'entrée de la maison Cauchie avec, de part et d'autre, les deux panneaux de sgraffite qui listent les services des ateliers Cauchie
De part et d'autre de l'entrée, les deux panneaux qui annoncent les cours, les décors, la broderie et les meubles. Une enseigne de 1905 qui dit tout.Photo : Maxifred, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Une façade qui annonce les services, montre le savoir-faire et signe le tout. Nous appelons cela une identité visuelle complète ; Cauchie appelait cela sa maison. Elle est classée depuis le 26 mai 1975, elle a été restaurée à partir de 1981, et elle se visite.

Trois façades, trois façons d'intégrer l'enseigne Rue Royale 13, chemiserie Niguet, 1896 : le nom dans le sol en mosaïque et sur la caisse du volet, classée en 1984, toujours un commerce. Montagne de la Cour 2, Old England, 1898 : des panneaux prévus pour les enseignes dans les balcons, classé en 1989, musée depuis 2000. Rue des Francs 5, maison Cauchie, 1904 : la façade liste les services de la maison, classée en 1975, se visite. Rue Royale 13. Chemiserie Niguet, 1896 ArchitectePaul Hankar Où est l'enseigneLe nom dans le solen mosaïque et surla caisse du volet Classée depuis1984 Aujourd'huiToujours un commerce,une boutique de fleurs Montagne de la Cour 2. Old England, 1898 ArchitectePaul Saintenoy Où est l'enseigneDes panneaux prévuspour les enseignesdans les balcons Classé depuis1989 Aujourd'huiMusée des instrumentsde musique, depuis 2000 Rue des Francs 5. Maison Cauchie, 1904 ArchitectePaul Cauchie, propriétaire Où est l'enseignePartout : la façadeliste les services et signe« Par nous, pour nous » Classée depuis1975 Aujourd'huiRestaurée à partir de 1981,se visite
Trois façades, trois façons d'intégrer l'enseigne au bâtiment. Dates des demandes de permis et des classements d'après l'inventaire du patrimoine architectural de la Région de Bruxelles-Capitale.

Trois leçons pour une façade de 2026

Couvrir votre vitrine de sgraffites serait un projet à part, avec l'accord du propriétaire et de la commune. Les matériaux ont changé, les règles aussi. Les principes, eux, n'ont pas bougé.

Dessinez l'enseigne avec la façade, dès le premier trait. Chez Hankar comme chez Saintenoy, l'emplacement, la taille et le matériau de l'enseigne étaient décidés en même temps que la vitrine. Dans la pratique d'aujourd'hui, cela veut dire une chose simple : avant de commander un bandeau, on mesure la façade, on repère les lignes du bâtiment, le seuil des fenêtres du premier étage, la position de l'éclairage, et on dessine l'enseigne dans cette élévation. Une enseigne posée « là où il restait de la place » se voit tout de suite, et rarement en bien.

Dites ce que vous faites, en plus de qui vous êtes. La façade de Cauchie annonce des cours, des décors, de la broderie et des meubles. Un passant sait en trois secondes ce qu'il peut acheter. Beaucoup de vitrines d'aujourd'hui affichent un nom et un logo, et rien d'autre. Un lettrage sur la vitre qui précise « coiffeur », « réparation de vélos » ou « traiteur italien » fait souvent plus pour le chiffre d'affaires que la seconde couche de dorure sur le logo. Notre page sur le lettrage de vitrine à Bruxelles montre ce qu'on peut écrire sur une vitre sans la boucher.

Choisissez des matières qui vieillissent bien. Acajou, cuivre, fer, verre, mortier : les trois façades ont traversé plus d'un siècle, des rénovations et deux guerres. Une enseigne moderne doit durer plus longtemps que votre bail. Cent ans restent facultatifs. Un aluminium bien laqué, des lettres découpées dans une matière pleine, une fixation prévue pour le vent bruxellois et un film adhésif de qualité pour la vitrine coûtent un peu plus à l'achat et beaucoup moins sur dix ans.

Ce qu'ils faisaient en 1900Ce que ça donne aujourd'hui
Le nom dans le sol en mosaïque et sur le volet (Niguet)Une enseigne dessinée dans l'élévation de la façade, avec ses cotes, avant la commande
Des panneaux réservés aux enseignes dans les balcons (Old England)Un emplacement, une fixation et un éclairage prévus dès le dessin, pas improvisés le jour de la pose
La liste des services écrite sur la façade (Cauchie)Un lettrage de vitrine qui dit l'activité, les horaires et le contact, en plus du logo
Acajou, fer, verre et mortierDes matières pleines, découpées et laquées, qui tiennent plus longtemps que le bail

Et si votre façade est classée ?

C'est le revers de la médaille. Sur un bien classé, inscrit sur la liste de sauvegarde ou situé dans une zone de protection, poser une enseigne demande un permis d'urbanisme avec l'avis de la Commission royale des monuments et sites, même pour un lettrage modeste. Nous avons détaillé le parcours complet dans notre article sur le permis d'urbanisme pour une enseigne à Bruxelles. En pratique, le dossier passe mieux quand l'enseigne respecte les lignes de la façade : lettres découpées plutôt que caisson, fixation dans les joints plutôt que dans la pierre, pas de décor masqué. Exactement ce que Hankar et Saintenoy faisaient déjà, sans qu'on le leur demande.

En résumé

Les plus belles enseignes de Bruxelles ont trois points communs : elles ont été pensées en même temps que la façade, elles disent clairement ce qu'on vend et elles ont été fabriquées pour durer. Trois façades de 1896, 1898 et 1904 le prouvent chaque jour à qui lève le nez en passant rue Royale, Montagne de la Cour ou rue des Francs.

Si vous ouvrez ou rénovez un commerce, parlez-nous de votre façade. On vient mesurer, on dessine l'enseigne dans l'élévation du bâtiment, on la fabrique dans notre atelier et on la pose. Et pour comparer les lettres lumineuses, les caissons et les drapeaux, notre page enseigne lumineuse à Bruxelles fait le tour des options.

Questions fréquentes

Peut-on encore poser une enseigne sur une façade Art nouveau ?

Oui, mais avec un permis d'urbanisme et l'avis de la Commission royale des monuments et sites si le bâtiment est classé ou situé dans une zone de protection. Le dessin doit respecter la façade : lettres découpées, fixation discrète, pas de caisson qui masque le décor.

Qu'est-ce qu'un sgraffite ?

Une technique de décor de façade : on gratte une couche de mortier clair encore fraîche pour faire apparaître une couche sombre en dessous, ce qui dessine un trait net. Bruxelles en compte beaucoup, surtout sur les façades de la période Art nouveau.

Où voir ces trois façades ?

La devanture Niguet est au 13 rue Royale, à l'angle de la rue de l'Enseignement. L'ancien Old England, au 2 rue Montagne de la Cour, abrite le Musée des instruments de musique. La maison Cauchie est au 5 rue des Francs, à Etterbeek, à côté du parc du Cinquantenaire.

Sources

  1. Ancienne Chemiserie A. Niguet, rue Royale 9-13 (notice d'inventaire) · Inventaire du patrimoine architectural, Région de Bruxelles-Capitale, consulté le 26 octobre 2026
  2. Old England, rue Montagne de la Cour 2 (notice d'inventaire) · Inventaire du patrimoine architectural, Région de Bruxelles-Capitale, consulté le 26 octobre 2026
  3. Maison Cauchie, rue des Francs 5 (notice d'inventaire) · Inventaire du patrimoine architectural, Région de Bruxelles-Capitale, consulté le 26 octobre 2026
  4. Chemiserie Niguet, Bruxelles · Inside Art Nouveau, Réseau Art Nouveau Network, consulté le 26 octobre 2026
  5. Boutique de Bruxelles, Koningsstraat 13 Rue Royale · Daniel Ost, consulté le 26 octobre 2026
  6. La Maison Cauchie, construite en 1905 · Maison Cauchie, consulté le 26 octobre 2026
  7. Le Musée des instruments de musique fête ses 25 ans dans l'écrin de l'Old England · Belga, Le Spécialiste, 10 juin 2025
  8. Un sgraffite sur votre façade ! (carnet d'entretien) · Fondation Roi Baudouin et Service des Monuments et des Sites, 1999

Informations vérifiées le 26 octobre 2026.

Votre façade mérite un vrai dessin.

On vient mesurer, on dessine l'enseigne avec la façade, on la fabrique dans notre atelier et on la pose. À Bruxelles, depuis le premier trait jusqu'à la dernière vis.